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Une visite chez Juliette

" Bonjour, je m'appelle Juliette Récamier...

... J'habite dans un appartement à l'Abbaye-aux-Bois, un couvent au cœur de Paris. Je vis seule, mais ma nièce Amélie vient souvent me voir avec ses trois enfants. Ce soir, nous sommes le 3 décembre 1848. C'est mon anniversaire, mes amis sont venus fêter mes 71 ans. Aujourd'hui, je suis une vieille dame qui perd la vue ; mais quand j'étais Juliette, jeune et élégante, tout Paris me célébrait comme une des plus belles femmes qui soient.

J'ai eu une longue vie, et j'ai vu la France traverser tant d'aventures et de drames ! Une révolution, un Empire, des années de guerre, deux Républiques…. Quelle époque, mon Dieu, on ne sait jamais ce qui va se passer ; encore cette année, nous avons vu une nouvelle révolte et un nouveau régime.

Mon enfance, de Lyon à Paris

Je suis née à Lyon, le 3 décembre 1777. J'ai grandi dans le quartier des Terreaux, à côté de l'abbaye des Dames de St Pierre. Mon prénom est Julie, mais je me ferai plus tard appeler Juliette. Mon père, Jean Bernard, est notaire. J'ai neuf ans quand il est appelé à travailler pour le Ministre des Finances : mes parents partent vivre à Paris.

Moi, je reste à Lyon, on m'a mis en pension au couvent de la Déserte. J'y apprends les bonnes manières, la musique, la danse, toute l'éducation qu'une jeune fille doit avoir pour être un bon parti.

Enfin, je rejoins ma famille à Paris ! J'ai presque onze ans. Je découvre la capitale, mais en arrivant je trouve mon père inquiet : il sait que les finances du pays vont très mal. Il n'y a plus d'argent et les gens ont faim.

Une jeune fille sous la Révolution

En juillet 1789, les Parisiens se révoltent et prennent d'assaut la Bastille, la prison royale. On crie les mots de « Révolution ». On crée une Assemblée Nationale Constituante et le roi doit maintenant gouverner avec cette assemblée qui représente le peuple.

On publie la Déclaration des Droits de l'homme, qui enseigne que tous les hommes naissent libres et égaux.

Je comprends mal ce qui se passe, mais je sens que nous vivons une époque exceptionnelle où plus rien ne sera comme avant.

Tout cela est d'abord très exaltant, mais au fil des mois les tensions montent. J'entends dire que le roi n'a pas accepté la situation, qu'il a tenté de s'enfuir, qu'il est maintenant emprisonné. Le 17 janvier 1793, il est condamné à mort. La reine le sera aussi quelques mois plus tard.

Mon père est soupçonné d'être un partisan du roi. Tout le monde a peur, les royalistes sont arrêtés et guillotinés. Mes parents décident de me marier. J'ai 15 ans et demi, et on me fiance à Jacques Récamier, un banquier de 42 ans, un des meilleurs amis de mes parents.

Lui aussi a peur d'être arrêté. Nous nous marions à Lyon en avril 1793 et repartons vivre à Paris. Nous avons de la chance : quelques semaines plus tard, Lyon se révolte contre le gouvernement révolutionnaire, et est assiégée par l'armée.

A Paris, la situation est aussi tendue. Pendant les années de la Terreur, mon mari me tient le plus loin possible de la société parisienne. Mais dès que la France connait un nouveau régime, le Directoire, il ne peut m'empêcher de sortir et participer aux soirées mondaines. J'ai eu assez peur, maintenant je veux m'amuser, voir du monde, mettre de belles tenues !

Voici une aquarelle qu'un architecte
anglais a fait de ma chambre,
après avoir visité ma maison.

Mes années mondaines : ma maison

Les affaires de Jacques vont incroyablement bien, et nous faisons maintenant partie des plus grandes fortunes du pays. Mon mari sera même nommé à la direction de la Banque de France ! Il a acheté un hôtel particulier dans un quartier à la mode. C'est une splendide maison que je fais redécorer de la façon la plus moderne : on crée spécialement pour moi des meubles inspirés de l'Antiquité, je décore les murs de tableaux, de miroirs, de rideaux et tentures de soie. Des grands vases, des statues, des coupes… sont placés sur les petites tables ou les cheminées.

Dans ma chambre, un grand voile de soie entoure mon lit, comme un trône. J'ai même une salle de bains avec - quel luxe ! - une baignoire !

Mon jardin est aussi un lieu important ; j'aime m'y promener avec mes amis et j'y fais cultiver les plus belles fleurs.

Ma maison devient le lieu le plus à la mode de Paris : tout le monde veut la voir et y être invité.

Je suis "la beauté à la mode"

On me dit une des plus belles femmes d'Europe - je fais très attention à mon apparence et j'adore la mode. Je ne m'habille qu'en blanc, et change de robe plusieurs fois par jour. Je lance de nouvelles tenues : dès qu'on me voit à une soirée, on m'imite.

Nous menons une vie de fêtes, où toute la haute société défile et vient m'admirer. J'adore la danse, je vais à tous les bals et j'en organise chez moi : je suis toujours la première arrivée et la dernière partie.

Je suis une célébrité : il arrive que les gens m'arrêtent dans la rue, se pressent autour de moi. Des gens venus de tous les pays d'Europe demandent à me rencontrer. Même les familles royales entendent parler de moi.

A la Cour de Londres, on parle de moi comme d'une « fashionable beauty » (une « beauté à la mode »). La France et l'Angleterre sont en guerre à l'époque, mais je profite d'une trêve pour aller à Londres, et je suis reçue par le Prince de Galles. Il m'emmène à l'Opéra, et là-bas, je suis assaillie par une foule d'admirateurs. Heureusement que le Prince était là pour me protéger !

Les hommes me font la cour : même Lucien Bonaparte est amoureux de moi. Lucien, c'est le frère de ce Napoléon Bonaparte dont tout le monde parle, et qui après ses exploits militaires est en train de faire une belle carrière politique : voilà qu'on a encore changé de gouvernement, et sous le Consulat, Napoléon Bonaparte fait partie des trois consuls qui dirigent la France.

Cette robe a été faite à
partir de coton venu
d'Inde : à l'époque
c'était un produit de luxe.

On peut changer de
robe plusieurs fois
par jour : celle-ci,
légère, est pour
l'après-midi.


Mes portraits

Je suis une des femmes les plus représentées de l'époque, on trouve autant d'images de moi que des princesses d'Europe.

Depuis ma jeunesse, les peintres ont fait mon portrait : soit à ma demande, soit sur celle de mon mari ou de ma famille, ou même simplement de gens qui m'admirent, qui veulent conserver mon image chez eux.  

Par exemple, j'ai commandé mon portrait aux peintres les plus célèbres de l'époque comme Jacques-Louis David, qui fera plusieurs portraits de Napoléon ! Il m'avait représentée dans une robe blanche, comme une statue romaine, allongée sur un divan qu'on appelle aujourd'hui grâce à moi un Récamier ! Mais je n'ai pas aimé le tableau, je l'ai trouvé triste et sévère, et David ne l'a pas terminé. Je préfère de beaucoup le portrait de François Gérard, où je suis assise et je me penche vers le spectateur en lui souriant. Je me trouve beaucoup plus séduisante !

Il y a quelques années seulement, en 1839, est apparue une invention incroyable : la photographie ! Mais auparavant, la seule façon de pouvoir conserver l'image des gens qu'on aime était de commander un portrait à un peintre ou un sculpteur.

Il vient chez vous ou vous allez dans son atelier ; vous choisissez ensemble une tenue, une pose, un décor. Les grands portraits où l'on apparaît entièrement, de la tête aux pieds, coûtent très cher, mais on peut aussi avoir juste son buste peint ou sculpté, et même son portrait en miniature, sur des médaillons de quelques centimètres. J'offre ces tout petits portraits à mes amis, à ma famille, aux gens qui m'aiment : ils le gardent sur eux, dans leur poche ou une bourse, ou le portent au cou, et le sortent pour me regarder quand ils pensent à moi. C'est très romantique !

Exil en Italie

La France a maintenant un empereur : Napoléon a été sacré le 2 décembre 1804. Avec lui, la France est devenue le pays le plus puissant d'Europe, mais c'est au prix de guerres toujours plus longues. Toute l'Europe est maintenant en guerre. 

L'empereur ne m'aime pas. D'abord je suis l'amie de plusieurs personnes qui osent le critiquer, ensuite je reçois beaucoup d'étrangers, de pays parfois en guerre avec la France.

Mon amie Madame de Staël écrit des livres que l'empereur n'apprécie pas : elle a été exilée et a dû partir vivre en Suisse. Je vais souvent la rejoindre là-bas, même si cela déplait à Napoléon. 

Quand les affaires de mon mari commencent à aller mal, l'empereur refuse de nous aider. La banque fait faillite, et nous devons réduire nos dépenses. Nous vendons notre belle maison. Quelques années plus tard, nous nous séparerons même pour vivre : j'irai loger seule à l'Abbaye-au-Bois, et mon mari habitera avec des amis.

Je cesse d'organiser des fêtes, et je m'intéresse de plus en plus à l'art, à la littérature, à la philosophie.

L'empereur ne me pardonne pas mon amitié avec Madame de Staël. Il m'exile à mon tour : en 1813, je dois quitter Paris. Je vais passer quelques mois à Lyon, puis je pars en Italie.

A Rome, je visite le Colisée, les sites antiques… Je vais aussi visiter Naples, où je suis invitée par la reine Caroline, la sœur de Napoléon, qui est devenue reine de Naples depuis que la France a conquis l'Italie.

Je rencontre à Rome le sculpteur le plus célèbre de l'époque : Antonio Canova . Nous devenons amis, je lui achète des sculptures et il fait mon portrait.

Il m'offre un des modèles en terre qu'il a faites pour une sculpture, Les Trois Grâces !
Ces trois jeunes filles vont devenir une des statues les plus célèbres de l'histoire. Avant de tailler sa statue dans le marbre, Canova faisait des petites maquettes qu'il modelait dans la terre.

Cela fait plus de deux ans que je suis partie de chez moi. Mais à Rome, j'apprends que Napoléon a été vaincu par les grands pays européens. Il est fait prisonnier. Je peux enfin rentrer à Paris ! Je suis si heureuse !

Quand je tiens salon

J'ai reçu une très bonne éducation. J'aime participer aux discussions politiques, scientifiques, littéraires.

Je tiens un salon : un jour par semaine, je reçois des artistes, des écrivains, des savants, des poètes. Nous discutons des problèmes de société, de politique, des dernières découvertes de la science.

Mon ami Lamartine vient lire ses poèmes. Mon ami Ampère vient parler de ses recherches sur l'électricité.

J'invite des chanteurs d'opéra, des musiciens, des danseurs, des comédiens à venir se produire devant mes invités. 

J'ai rencontré un écrivain, François-René de Chateaubriand. Notre histoire d'amour va durer trente ans.

René écrit plusieurs livres et pièces de théâtre. Dans son livre le plus célèbre, Mémoires d'outre-tombe, il raconte sa vie dans cette époque pleine d'aventures. Il vient en lire des extraits dans mon salon.

J'aime la musique, je joue du piano, de la harpe, je chante. J'ai appris le dessin avec un peintre célèbre.


J'achète des tableaux et des sculptures. Je deviens une mécène, c'est-à-dire quelqu'un qui aime l'art et aide les jeunes artistes : je les fais connaître, je leur commande des œuvres. Je me constitue une belle collection d'art, au fil des ans : les portraits de mes amis, des sculptures d'artistes célèbres, comme Persée et Andromède.


Le prince de Prusse m'offre une peinture faite sur un livre qu'avait écrit mon amie Madame de Staël : Corinne ou l'Italie. C'est un tableau que j'adore : je le garde dans mon salon, caché comme un trésor derrière des rideaux que je n'ouvre que pour ceux qui le méritent !

Mes dernières années

Les années ont passé. Mon mari est mort depuis presque vingt ans. Ma nièce Amélie, que j'ai élevée comme ma fille, s'est mariée. Je suis restée à l'Abbaye-aux-Bois ; de ma fenêtre je vois les arbres, les religieuses et les pensionnaires qui traversent le jardin. Beaucoup de mes amis ont disparu ; j'essaye de faire connaître leurs livres, d'entretenir leur mémoire. J'ai fait de mon salon un musée de l'amitié : j'ai leurs portraits autour de moi qui me parlent d'eux. Quant à moi, je suis fatiguée et je commence à perdre la vue. Mon bonheur, c'est quand Amélie vient me voir avec ses trois enfants. Je leur raconte ma vie, et tous les grands personnages que j'ai côtoyés : des princes et princesses de toute l'Europe. Du temps où j'étais une des plus belles femmes du monde….